Marathon des burons

Publié le par Alexandre Delore

Entre ravissement et rudesse, splendide Aubrac !

Revenu enthousiasmé d’une sortie en nature avec le frangin, deux semaines auparavant, dans les monts du Lyonnais,
j’aborde la 9ème et dernière course de la saison 2006-2007 avec sérénité.
Plus qu’un week-end de course à pied, la traversée du plateau de l’Aubrac, entre Lozère et Aveyron, c’est l’occasion 
de découvrir une contrée sauvage et chaleureuse, de retrouver des amis. C’est aussi une autre approche de la compétition,
plus proche de éléments naturels. Où l’on se rend compte que l’Homme, entre ciel et terre, dans l’immensité
des alpages aubraciens, doit son salut à sa ténacité.
Samedi 23 juin 2007. Veille de course. Après 645 km de trajet en voiture avec Eric Lefebvre, fidèle pote marathonien de Mantes
et Hubert Leman, sympathique quinquagénaire de l’AS Bazainville(Yvelines), nous atteignons Nasbinals, bourg lozérien et
lieu de passage sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.
 

Nous venons retirer les dossards avant de rejoindre notre gîte, trente kilomètres plus loin à Laguiole, capitale de la coutellerie et de l’aligot.

Pas stressé  pour une fois mais un peu fatigué par le voyage. «Foutrac à l’Aubrac ! » en riant.
Eric a raison : la veille d’une course, on est un peu bizarroïde, il paraît que c’est bon signe.
Des coureurs de Mantes nous rejoignent dans la soirée, dont notre chère Tonio, qui tient un magasin spécialisé en course à pied, « Running Mantes ».
C’est un collègue chaleureux et conseiller avisé. Malheureusement, il n’a pas eu de chance : deux jours avant,
il s’est cassé la clavicule gauche en chutant en moto. Il se joint quand même à nous pour retrouver ses copains et redécouvrir cette belle région.
Les « givrés » de Bazainville sont également présents avec notamment Valentin Castano et Rodolphe Jacottin.

 


J’ai passé avec eux trois années enthousiasmantes à l’Ouest Yvelines Athlé, nulle part ailleurs j’ai ressenti une camaraderie
aussi sympathique.
La nuit est fraîche et étoilée, le sommeil profond et réparateur. Le calme avant une grande chevauchée fantastique.

Dimanche 24 Juin 2007. 4 heures 15 du matin.

Le réveil est prompt et énergique. J’ai des fourmis dans les jambes. Après avoir avalé un solide petit déjeuner,
une grosse demi-heure est nécessaire pour rallier Nasbinals pour le grand départ. Le soleil levant, de la fraîcheur, j
e sens que cela va être une belle journée. Le hasard fait souvent bien les choses: je rencontre Denis Clerc, dans les toilettes
du bar central du village. Journaliste à France 3 Languedoc Roussillon, nous échangeons nos récits de course depuis un an,
suite à une prise de contact avec mon père pour son livre de course à pied. Aujourd’hui, Denis court et travaille à la fois :
venu avec un caméraman, il doit préparer les commentaires du soir pour le journal régional. La tête et les jambes…

Dix minutes avant le départ, les organisateurs rappellent aux 1400 participants les consignesd’usage.
De Nasbinals à Laguiole, la distance approche les 43 km à travers le plateau et les forêts de l’Aubrac, avec un
dénivelé positif de 1300 m.
Quelqu’un m’avait dit que 100 m de dénivelé positif équivaudrait à 1 km.
Déduction faite, nous allons courir en fait l’équivalent … de 56 km. La veille avec Eric et Hubert, on se rassurait en pensant
c’est une course nature (ou trail) à la portée de tout marathonien.
Qu’au lieu de courir à 14 km/h, on prendrait le temps d’apprécier pleinement les paysages à 10 km/h de moyenne,
tout en discutant. Notre insolence sera à la hauteur de notre surprise, quelques heures plus tard.

7 heures. Le départ est donné avec la musique « Ameno» d’Era. Posté à l’arrière du peloton, Eric et moi
partons ensemble prudemment. Après la traversée du village, nous empruntons, tels des pèlerins,
les sentiers de Saint Jacques de Compostelle.



Le soleilembellit encore davantage l’horizon. Nous sommes gâtés: point de canicule et avec les pluies de ces dernières semaines,
l’herbe est haute et verte, la flore exceptionnellement riche et dense. Pourtant, il faut se rendre à l’évidence :
pas le temps d’apprécier à sa juste mesure cet environnement féerique. Il faut rester constamment vigilant à l’endroit
où nous posons nos pieds. Le sol est varié : sentiers caillouteux, champs de vaches boueux voire marécageux,
traversée deruisseaux…


Premier trail et première fois que je cours avec un Camelback, un sac à dos léger rempli d’eau.
Comme un seul point d’eau est prévu au km 26, il faut porter sur soi liquide et gels énergétiques.

Durant les premiers kilomètres, je suis de près Eric, au milieu d’un peloton de coureurs assez dense.
Nous n’arrêtons pas de doubler des concurrents. La concentration est maximale, les monotraces parfois défoncés.
Heureusement, le dénivelé n’est pas encore trop accentué, idéal pour se mettre en jambes.


Km 8. Une foule de spectateurs est massé près du village d’Aubrac. Tonio est là pour nous encourager.
Cela me fait chaud au cœur de le voir. Après Aubrac, les choses sérieuses commencent. Le parcours devient plus technique,
avec davantage de relances. Les montées et descentes se succèdent à travers la forêt profonde, royaume des cerfs,
où l’on surfe à travers les arbres.
Paradoxalement, plus on avance, plus je me sens bien dans mes baskets.
L’onde de choc est atténuée sur les sols meubles, ce qui transforme notre course en ballade champêtre.
Si les kilomètres sont marqués tous les kilomètres sur route, notre seul repère sur une course nature,

ce sont les sensations. Le peloton s’effiloche et nous courons en file indienne.
Montées, descentes courtes et rapides, pas de répit pour les apprentis…

Eric m’attend lors d’une pause pipi de trente secondes. Km 15, je passe devant lui, un photographe nous prend
en photo ensemble et le parcours redevient plus roulant. Je me surprends d’être de mieux en mieux, je décide donc
d’accélérer légèrement le rythme. Eric, prévoyant, ne cherche pas à me suivre.
Est-ce trop tôt ou a-t-il un petit coup de moins bien.? Je ne me pose pas la question.
J’aurais dû davantage communiquer avec lui à ce moment là. Je dépasse alors Rodolphe, sans doute dans un jour sans.
« Courage » à son adresse. La route est encore longue. Commence alors une phase euphorique de près de deux heures.
Nous traversons ce qu’il y a de plus beau sur le plateau de l’Aubrac : des alpages à perte de vue, au milieu des fleurs,

avec comme seuls témoins, des vaches, des Aubrac.

Km 26. Je rejoins Valentin et tels des cabris, nous avalons la descente d’une piste noire de ski pour atteindre le ravitaillement

de la station des Bouyssou.

2h42 de course. Remplissage en eau du Camelbak et c’est reparti. La relance dans les champs est agréable.
On apprécie même de traverser maintenant les ruisseaux pour nettoyer nos chaussures crottées par la boue.
Nous passons aux pieds de burons apparemment abandonnés. Ce sont des fermes où l’on fabrique le cantal, le fromage local.
Nous longeons également des murs de pierres, dont un à escalader au sommet d’une belle colline. Instant d’éternité,
j’ai l’impression d’être hors du temps et c’est, je pense, ce dont recherche tout coureur de fond.

Des coureurs sont éparpillés tous les 20 à 30 mètres. Près de 3h30 d’effort, mon allure se réduit, la fatigue s’installe peu à peu,
j’ai bon moral quand même. Tous ces tapes culs usent à la longue. Je rattrape des coureurs mal en point.
J’espère que ce n’est pas contagieux.

Les organisateurs nous avaient prévenu : à 8 km de l’arrivée, une belle surprise nous attendait,

la montée franche d’une piste noire de ski ! Arrivé au pied de cette ultime (et quelle!) difficulté,
je me dis que je vais passer un mauvais quart d’heure. La pente s’incline à 30 % environ, pas besoin de faire un dessin.
C’est un peu la Bérézina, une retraite de Russie en pleine été !
Les spectateurs au milieu de la pente restent bouche bée devant notre débauche d’énergie.
Un coureur devant moi, avec humour, demande à une spectatrice de lui prêter son bâton.
Pour se faire battre, non je vous rassure, mais pour s’appuyer…

J’entends une voix familière derrière moi : Eric est de retour. C’est un sacré finisseur. Je suis potentiellement plus rapide que lui
mais il compense cela par une rigueur et un volume d’entraînement plus conséquent.
Au sommet, un suiveur estime à une grosse demi-heure le temps à parcourir jusqu’à l’arrivée.

Nous plongeons sur Laguiole dans une descente très technique sur un sentier offrant un superbe panorama sur le versant
ouest de l’Aubrac. Je décide de ralentir l’allure, pour me ravitailler une dernière fois, récupérer un peu

et surtout rester prudent.

Dans mon for intérieur, je me repasse avec délectation l’incantation de B.Laporte, entraîneur de rugby,
à ses joueurs « pas de faute, pas de faute, pas de faute… »

Ce serait trop bête de prendre le risque de chuter, voire de se faire mal, si près du but. En bas, nous traversons un énième
champ de vaches marécageux, où les mares de boue finissent par saper le moral. 

La fin de parcours m’est plus favorable, avec la traversée de pistes forestières larges et praticables.
Les jambes réagissent bien à ce changement de rythme. J’accélère de nouveau et profite des dernières kilomètres
pour savourer ces bons moments passés. Trente minutes de galère seulement, c’était inespéré vu la préparation minimal
depuis le marathon de Lyon.

La fraîcheur physique a dû jouer en ma faveur. La dernière ligne droite, sur la place du taureau à Laguiole, de nouveau la musique d’Era, les ultimes
encouragements de Tonio me transporte au nirvana. Les cadors de la discipline sont arrivés depuis une heure mais cela n’effleure pas mon esprit.
Je lève les bras comme si j’avais gagné. 164ème dans un temps de 4H35.
C’est cela l’esprit des courses en nature : chaque coureur, même le dernier, est dignement et chaleureusement fêté.
Je retrouve Eric, qui a rattrapé en 4H32, une spécialiste des 100 km.
A Millau, justement sur cette distance fin septembre, nul doute qu’Eric finira fort.

Il en a les moyens. Je croise de nouveau Denis Clerc, arrivé en 4H25.
Ses tendons l’ont fait souffrir mais le jour où il arrivera au top de sa forme, lui le Haut Savoyard, sur ce genre de parcours,
ça va faire mal !

Tout le monde est unanime : les coureurs en ont pris plein les yeux mais le parcours fut plus cassant et usant que prévu.
Traverser des alpages et forêts, entre 1000 et 1400 m d’altitude, pendant des heures, ce n’est finalement pas une promenade
de santé, mais tellement beau et authentique.

Au final, que retient t-on d’essentiel dans ces moments là ?
L’accueil chaleureux des habitants, une nature dépouillée, un voyage hors du temps, une aventure humaine à partager.
On en redemande…
Alexandre Delore 

 

PS : une journée inoubliable : avec Denis Clerc, Eric Lefebvre, les amis de l'AS Bazainville et ...
le taureau, incontournable dans l'Aubrac !

 

 

Publicité

Publié dans CR de courses

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article